Bouddhisme et politique font-ils bon ménage ?

Buddhist monks who are supporters of the CNRP react as party leader Sam Rainsy announces the result of a meeting with Cambodian PM Hun Sen in Phnom Penh

Un post en français, une fois n’est pas coutume :-).

Pour répondre à cette question, j’ai travaillé à partir de pas mal de références, notamment de vulgarisation (voir en fin d’article), mais celle qui m’a le plus interrogée et poussée à réféchir aux rapports entre bouddhisme et politique est L’enseignement du Bouddha, de Walpola Rahula, publié en français en 1961 sous l’égide du Collège de France.

La particularité de ce court texte d’une centaine de pages est qu’il fait quasi exclusivement référence aux textes canoniques du bouddhisme (Nikaya, le “corpus canonique” en pali) et non pas aux doctrines et variantes du bouddhisme qui se sont développées après la mort de Bouddha.

Le bouddhisme n’est pas une religion

Le bouddhisme, dans sa forme originelle (tout comme l’on distingue le christianisme du catholicisme) n’est pas à proprement parler une religion. J’en veux pour preuve trois éléments :

1. L’insistance sur l’ignorance comme péché : on est loin du “bienheureux les simples d’esprit”, car dans les textes bouddhistes originaux, l’ignorance est bien décrite comme l’un des maux humains qui doit être combattu. Selon Rahula, “il s’agit toujours de voir par la connaissance ou la sagesse et non de croire par la foi”.

2. L’esprit de tolérance et de compréhension : la Vérité n’a pas d’étiquette, donc pas besoin de se battre pour ses idées, d’autant plus que l’expérience bouddhique est une expérience individuelle et non collective,

3. La recherche du détachement : l’origine latine de religio est ce qui relie, ce qui lie. Or, tout l’esprit du bouddhisme est précisément de permettre le détachement. Même croire (et donc avoir la foi) relève du lien, comme le Bouddha le dit lui-même : “Etre attaché à une chose (à un point de vue) et mépriser d’autres choses (d’autres points de vue) comme inférieures, cela les sages l’appellent un lien.”

Bouddha, le premier socialiste ?

Bouddha a écrit et dit des choses très innovantes pour son temps et il aurait pu sans peine adhérer aux idéaux socialistes. Dans un des textes canoniques, le Bouddha suggère de mettre fin à la criminalité en améliorant la condition économique populaire. Il propose de distribuer les semences et autres éléments nécessaires à l’agriculture aux paysans, que tout travail mérite salaire. Tout cela dans un style que n’aurait pas désavoué Marx.

Je suis assez sidérée par la modernité de la pensée bouddhique telle qu’elle s’exprime à travers les textes anciens. Que l’on adhère au bouddhisme ou non, on ne peut qu’être surpris par cette justesse de la vision sociétale du Bouddha, qui démontre par là qu’il avait non seulement une grande connaissance du fonctionnement des hommes humain mais également des organisations.

Le bouddhisme, soluble dans le pouvoir (ou l’inverse) ?

Certains esprits naïfs aiment à rappeler qu’aucun souverain n’a jamais fait de guerre de conquête et qu’aucun infidèle n’a été jamais tué au nom du Bouddha. Cela est sans doute vrai en ce qui concerne les persécutions religieuses de la part de bouddhistes, qui se comptent sur les doigts d’une main. La raison en est le fait essentiel que le Dharma n’est pas un dogme mais une voie, l’aboutissement personnel d’une quête et d’une discipline de vie.

En revanche, on peut citer plusieurs exemples de mouvements politiques ou de conquérants asiatiques qui se réclamaient du bouddhisme et n’ont pas vraiment fait preuve de la compassion bouddhique attendue d’eux : les Boxers en Chine au début du 20ème siècle (à travers la secte du Lotus blanc), ou même les Gelugpa, la secte du Dalaï Lama, qui durant le 17ème siècle purent compter sur l’appui des troupes militaires mongoles pour garder le dessus sur les sectes rouges rivales.

Il n’en demeure pas moins que les principes bouddhiques ont eu un effet pacificateur certain sur toute l’histoire de l’Asie. Des historiens comme Charles Bell dans sa Religion du Tibet, ou René Grousset dans L’empire des steppes ont notamment montré comment le bouddhisme a adouci les rudes moeurs des clans guerriers tibétains et mongols.

En conclusion…

Je n’ai pas de réponse stricte à cette question, mais il me semble que les principes bouddhiques originels (qu’ils seraient trop longs de détailler ici, mais je vous renvoie avec enthousiasme au petit opuscule de Rahula – par ailleurs le prénom du fils de Bouddha) faciliteraient l’avènement d’un système politique digne de ce nom, orienté sur le bien-être général, dont les représentants font preuve de compassion pour les autres, axé non sur l’accomplissement matériel, mais plutôt sur l’accomplissement éthique ou spirituel de chacun.

Mais après tout, puisque tout n’est qu’illusion, cela en vaut-il vraiment la peine ? Je me demande si au final, il n’y a pas une dichotomie entre la pratique bouddhique individualiste et le résultat sociétal du bouddhisme…

Je serai curieuse de lire l’avis de gens qui connaissent bien le bouddhisme et peuvent m’éclairer sur les aspects que j’ai soulevés ici.

Autres lectures édifiantes :

  • Edward Conze, Le bouddhisme
  • Jorge Luis Borges et Alicia Jurado, Qu’est-ce que le bouddhisme ?
  • Peter Harvey, Le bouddhisme. Enseignements, histoire, pratiques

D’autres avis sur bouddhisme et politique :

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

thirty + = thirty eight