Le burn-out, maladie civilisationnelle ou individuelle ?

Quand j’entends mon mari massothérapeute me parler des types de cas qu’il soigne, le burn-out revient assez souvent, surtout chez les femmes. Tout comme le mal de dos était le mal du 20ème siècle, le burn-out semble être le mal du 21ème siècle, si on exclut la tendinite du pouce, futur grand mal de ce nouveau siècle de plus en plus tourné vers les technologies mobiles.

Une pathologie de civilisation avant d’être une maladie individuelle

D’ailleurs ce n’est pas moi qui le dit mais Pascal Chabot, un philosophe belge (eh oui, ça existe :-)) dans son dernier livre paru en 2013, Global burn-out.

Dans ce petit opus qui se lit vite et bien, on apprend tout des origines du burn-out comme terme médical mais également que ce mal, avant d’être une maladie individuelle, est d’abord “une pathologie de civilisation”.

Voici ce qu’en dit Chabot :

Epuisement, perte de foi, puis, il faut l’espérer, métamorphose : le sens du burn-out dépasse dès l’origine la sphère psychologique. La lutte avec soi-même et avec un environnement frustrant débouche sur le procès d’une société.

Pour avoir moi-même frôlé le burn-out il y a un an et avoir côtoyé de nombreuses personnes ayant souffert d’un burn-out, je peux attester de la véracité de cette analyse. Le burn-out est avant tout la maladie des bons élèves, ceux qui s’investissent à fond dans un système et se retrouvent bien souvent piégés par le système, à trop donner sans recevoir assez en retour. Et cela n’est pas forcément en relation avec les gens qui peuplent l’environnement immédiat de la personne en burn-out, mais plutôt avec la nature même du système, sa nature déshumanisante.

Mais de quel système parle-t-on au juste ? Dans son livre, Chabot pointe du doigt le système capitaliste, qui fait de l’humain (et de la nature) une ressource que l’on peut consommer à volonté, interchangeable et toujours disponible. Je vais plus loin et pense que c’est la nature même d’un système, qu’il soit capitaliste ou autre, d’amener l’être humain à cet état schizophrénique où plus on donne de son humanité et moins on reçoit en retour.

Car tout système – du grec sustēma, qui signifie « organisation, ensemble », a besoin pour se maintenir d’une structure cohérente et de mises en relations codifiées. Dans un système, l’humain délègue à la raison rationnelle les prises de décision sur tous les sujets possibles et imaginables, interprétés au travers du prisme d’un système. Que ce soit le système binaire, le système concentrationnaire, le système carcéral ou encore le système financier, personne n’aime être aux mains du système, et pourtant, tout le monde s’y plie… jusqu’au burn-out.

La catharsis par le feu, ou la mort à petit feu ?

L’étymologie du terme burn-out est intéressante et mérite d’être connue, ne serait-ce que pour comprendre à quel point se joue dans cette nouvelle pathologie sociétale un enjeu qui dépasse le cadre médical et psychologique.

C’est un médecin américain d’origine allemande, Herbert J. Freudenberger, qui utilise le premier ce terme pour désigner des cas de burn-out, alors que le terme était à l’origine attribué à des toxicomanes en fin de parcours. Le glissement sémantique s’est opéré dans les années 70 dans la free clinic new-yorkaise où il officiait parfois 70 heures par semaine en tant que psychanalyste au services des drogués. Ce n’était pas seulement les drogués qui étaient consumés : le personnel de santé aussi, à force de se donner sans compter au service des autres.

La métaphore du feu est parlante et rejoint le traitement du burn-out en médecine chinoise, où il est soigné en remettant du “feu” dans le corps, notamment par le biais des méridiens du coeur et du rein.

Si le burn-out est le signe d’un “travail sans fin” selon l’expression de Hartmut Rosa, c’est qu’il est perçu à la fois comme sans limite et sans finalité. La perte de sens touche nos contemporains dans tous les domaines : perte de sens du travail d’abord, mais aussi perte de sens par rapport à une société “désenchantée” qui a tué ses Dieux et s’est enfermée dans une bulle individualiste, en méprisant des milliers d’années de vie en communauté.

Chabot voit pourtant dans le burn-out une chance, une fenêtre vers un autre monde. C’est la catharsis par le feu, la métamorphose qui après le choc du burn-out et la grande fatigue qui l’accompagne, offre à la personne qui souffre une porte de secours vers quelque chose d’autre. Car les rechutes sont fréquentes et seul un changement radical semble permettre aux gens de vraiment en finir avec le burn-out.

Le refus de voir le burn-out pour ce qu’il est

Le problème, c’est pourquoi devons-nous en arriver au burn-out individuel, mais à une échelle massive, pour qu’un changement bienvenu à l’échelle d’une société soit possible ? Et si les arguments de Chabot font assurément mouche auprès de gens comme moi qui envisagent depuis des années déjà la transition vers d’autres formes de vivre-ensemble, de se nourrir, d’habiter et d’être présent au monde, comment le burn-out est-il vécu par ceux qui défendent encore “le système” ?

C’est là qu’on retrouve la dichotomie maladie civilisationnelle / maladie individuelle. En limitant soigneusement le burn-out à une pathologie individuelle liée à une inadaptation de l’individu, les tenants du système pointent du doigt les faiblesses individuelles et non les faiblesses du système. Et la solution médicamenteuse revient en force, alors qu’aucune molécule n’immunise contre “le travail sans fin”.

Freud disait qu’il existe trois métiers “impossibles”: celui de soigner, d’enseigner et de gouverner. Est-ce un hasard si les trois secteurs les plus touchés par les burn-out selon les recherches faites par Chabot, sont le corps enseignant, le corps médical et les fonctionnaires d’Etat ?

La véritable Fille du Feu c’est notre civilisation. Le feu est le seul élément qu’elle n’a pas souillé, alors qu’elle a pollué l’air, l’eau et la terre.

Après les combustibles fossiles, le combustible de notre société post-moderne est le psychisme humain. Et le philosophe de conclure que notre flamme intérieure, tant valorisée par les philosophes de l’Antiquité à nos jours, doit se déployer à nouveau dans des domaines où l’âme s’élève, où l’homme trouve le temps de vivre, qu’il y ait eu ou non catharsis individuelle.

Ce livre parlera à tous ceux qui veulent comprendre le burn-out dans sa dimension individuelle aussi bien que civilisationnelle, mais n’en attendez pas de solutions concrètes. C’est un peu comme pour le changement climatique ou la guerre contre le terrorisme, le combat – et le changement – doit d’abord s’opérer en vous, dans votre communauté. Le “système” politique n’est sans doute plus capable de cette métamorphose dont il aurait pourtant tant besoin pour remettre l’homme au centre de la vie, au centre de sa propre vie.

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