Les paradoxes de la simplicité

La simplicité est l’un de ces concepts faussement simples. Tour à tour austérité, sobriété, pauvreté, la simplicité est avant tout un mode de vie, une éthique comme disent les philosophes.

Pourquoi cette simplicité est-elle si difficile à atteindre dans nos sociétés contemporaines ? Pourquoi vie simple et pauvreté ne riment-ils pas systématiquement dans les sociétés traditionnelles ? Que cache le business de la simplicité ? Voilà quelques-unes des questions que j’aborde dans cet article et qui illustrent bien les paradoxes et la complexité de la notion de simplicité.

Simplicité et pauvreté

Dans son très bon hors série “Eloge de la vie simple“, Le Point présente différentes interprétations de la notion de simplicité. Toutes n’associent pas, comme on l’imagine trop souvent, simplicité et pauvreté. Ainsi Sénèque, qui fut loin d’être pauvre et de mener une vie d’hermite, rappelle que l’homme simple reste le même face à la pauvreté et la richesse. “Les richesses sont chez le sage en esclavage, chez le sot au pouvoir”, dit-il dans la Vie heureuse. L’indifférence du stoïque et sa capacité à vivre simplement relèvent donc plus de l’état d’esprit que de la simple appréciation de son pouvoir d’achat.

Les grandes figures religieuses ou morales de l’Antiquité à nos jours, des cyniques grecs aux fondateurs de certains ordres monastiques, au contraire, prônent une stricte pauvreté. Jésus, Bouddha, Saint François d’Assise, Gandhi et bien d’autres vivent une vie de pauvreté imposée, une vie qui se distingue de celles des pauvres “authentiques” par le choix qui est fait justement. De mon expérience personnelle, il est plus facile de comprendre et d’accepter une vie simple lorsque l’on a fait l’expérience de la pauvreté ET de la richesse. Quelqu’un qui a toujours été pauvre cherchera d’abord un moyen d’augmenter la possession de biens matériels, et ceux même dans les sociétés primitives. L’exception réside sans doute dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs qui vivent eux une vie simple dans tous les sens du terme, sans attachement, sans biens matériaux autres qu’utilitaires, sans chercher à posséder plus.

D’ailleurs, si l’on regarde le parcours des grands hommes de religion mentionnés ci-dessus, la plupart viennent de familles aisées et éduquées. Même Mahomet, orphelin de père et de mère, est recueilli par un oncle commerçant aisé. La position de l’islam par rapport à la pauvreté est d’ailleurs intéressante. Peu connue, elle se situe dans la recherche d’un juste milieu entre pauvreté et richesse. L’idéal de pauvreté n’existe pas dans l’islam, et il est significatif que le Point dans son hors série ne fait aucune mention de la vision musulmane dans son analyse de la vie simple.

Simplicité et austérité

Par extension, la vie simple est souvent associée à l’austérité. Qu’est-ce que l’austérité, dont on a beaucoup entendu parler pendant la crise de l’Euro en Europe il y a encore peu ? Austérité rime souvent avec rigueur, sévérité, dépouillement. L’austérité a mauvaise presse, alors que la simplicité est une notion plutôt positive. Cette distinction tient selon moi au fait que l’austérité est rarement choisie volontairement, alors que la simplicité l’est.

L’austérité au sens religieux ou budgétaire est toujours vécue comme une contrainte, un mal nécessaire, généralement imposé de l’extérieur, mais pas toujours. Il y a une forme de plaisir sadique dans l’austérité, qui génère sa propre logique perverse.

La simplicité est un mode de vie choisi délibérément, une manière de trouver son bonheur avec moins ou avec mieux.

C’est pourquoi la simplicité fait vendre et pas l’austérité. Ce qui m’amène à la simplicité comme argument de vente.

Le business de la simplicité

Mes poils se hérissent lorsque j’entends les concepts de simplicité et de vie simple associés à du marketing pour des produits. Ce n’est pas tant l’idée de se simplifier la vie qui m’énerve, mais plutôt la vente de produits pour donner à votre vie une saveur plus simple. Exemple : le maquillage qui donne l’impression de ne pas être maquillé, les séjours de relaxation à 1 000 euros la semaine où l’on vous apprend à ne rien faire et à vivre une vie plus simple, ou encore les programmes où on vous apprend à respirer (là encore chèrement).

Puisque la simplicité est tendance – ce n’est pas moi qui le dit mais Getty Images – alors autant surfer sur la simplicité et faire bouffer à tous ces consommateurs abrutis encore plus de produits et de services, mais pour cette fois servir leur soif de simplicité. Quand on sait que ce désir de simplicité naît souvent d’un ras-le-bol de la société de consommation et du capitalisme ambiant, on ne peut que s’étonner de la facilité avec laquelle les gens s’engouffrent dans cette simplicité commercialisée à outrance.

Pour autant, le refus du consumérisme n’est pas forcément synonyme d’une vie plus simple. Dans mon cas particulier, j’essaie au maximum de fabriquer mes produits d’entretien et de soin moi-même afin de ne pas dépendre de produits nocifs (pour moi ou la planète) et d’être plus autonome. Cela se traduit néanmoins par un besoin de matières premières (savon, argile, vinaigre, bicarbonate, huiles essentielles) et par une disponibilité plus grande, puisque fabriquer ces produits prend bien plus de temps que de les acheter tout prêts en magasin.

D’une simplicité à l’autre

Avoir une vie plus simple ce n’est donc pas se simplifier la vie. Etrange paradoxe ! Et plus on creuse le sujet, plus on se rend compte que notre société n’encourage absolument pas la transition vers une vie plus simple. Il n’y a qu’à penser à toutes ces personnes qui désirent vivre en totale autonomie en produisant leur propre électricité, en réutilisant l’eau de pluie pour s’en servir chez eux, en exploitant les richesses de leur terrain. C’est ce qu’on appelle en anglais la vie “off the grid”, en dehors du réseau.

Le moindre acte qui vous met à l’écart de la société de consommation est rendu compliqué par l’Etat, en tous cas en France, mais de nombreux exemples nous viennent aussi d’autres pays occidentaux, notamment aux Etats-Unis, où de plus en plus d’états légifèrent en vue d’une limitation de l’autonomie des habitants. Réalité qui est par ailleurs en contradiction flagrante avec les efforts gouvernementaux de ces mêmes pays pour développer des modes de vie et de gestion énergétique plus durables, mais tout en assurant la rentabilité économique des porteurs de ces innovations.

Vous le voyez, la simplicité est une notion très complexe et paradoxale, qui se définit plus facilement par rapport à ce qu’elle n’est pas. Chacun a son interprétation de ce qu’est une vie simple.

Pour moi, une vie simple c’est une vie qui se contente de peu, qui accepte ce qui est disponible sans s’y attacher et ne le regrette pas lorsque cela disparaît. C’est une vie proche de la nature – comment concevoir une vie simple au milieu de la jungle de béton, de fils électriques et de voitures de nos villes, dans le temps accéléré et artificiel de nos vies citadines ?

Et pour vous, à quoi ressemble une vie simple ? 

PS: la question de la simplicité en art et de la difficulté de faire simple est un autre sujet qui mérite son propre article. Ca vous intéresse ?

PPS: illustrer cet article a été un vrai défi car chacun a de la simplicité une image mentale différente. Au final, j’ai choisi une image qui a un sens pour moi, même si elle ne parle pas forcément aux autres. Un choix assez… simple !

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