Permaculture : critique du livre de P. et C. Hervé-Gruyer

Les auteurs préviennent au début de leur livre que l’ouvrage n’est ni un guide pratique ni un essai. C’est un ovni littéraire qui nous permet de retracer l’aventure d’un couple, lui marin et écrivain, elle juriste internationale, qui décident d’acheter une ferme en Haute-Normandie et de se lancer dans l’agriculture biologique.

Ce livre parlera immédiatement à ceux et celles qui cherchent aujourd’hui à faire sens du monde contemporain en combinant l’exploration de voies alternatives pour nourrir les êtres humains et l’exploitation des énormes avancées de la science en matière de connaissance du Vivant. Ce livre m’a tellement parlé que j’ai eu du mal à le lâcher, et que je rêve maintenant de l’offrir à tous mes proches qui sont dans une recherche similaire à la mienne 🙂

Puiser aux sources de techniques éprouvées pour mieux construire l’agriculture de demain

Loin d’être une vision tournée vers le passé, la permaculture telle que pratiquée par Perrine et Charles est une formidable synthèse entre des traditions écologiques venues du monde entier et les découvertes scientifiques les plus pointues, sur la qualité des sols notamment.

Le concept est simple (en apparence) : la permaculture est une méthode systémique et holistique qui s’inspire de l’écologie naturelle et des connaissances traditionnelles de la nature pour construire des habitats et des systèmes agricoles très productifs avec peu d’efforts et aucun intrant pétrochimique. La permaculture met donc l’accent sur l’absence de travail du sol, la création d’humus, une production toute au long de l’année, l’association et la densification des cultures, et l’usage de la verticalité.

Dans leur ferme biologique du Bec Hellouin ils ont testé les méthodes suivantes et ont été inspirés par ceux qui ont conceptualisé ou amélioré ces méthodes :

  • permaculture : les fondateurs Bill Mollison et David Holmgren (années 70), mais aussi Patrick Whitefield, pionnier de la permaculture en Angleterre, et Eliot Coleman et sa ‘Four Seasons Farm ;
  • agriculture bio-intensive : John Jeavons (années 70) ;
  • agriculture naturelle (du non-agir) : les pionniers Mokichi Okada et Masanobu Fukuoka (années 70) ;
  • forêt-jardin ou jardin-fôret : les pionniers Robert Hart et Martin Crawford (années 70), mais aussi des exemples d’agroforestrie traditionnelle comme les ‘pekarangan’ à Java ;
  • la terra preta et le bokashi, deux techniques très prometteuses pour enrichir les sols et pas seulement maintenir le niveau de micro-nutriments nécessaires à la croissance des plantes.

Il est étonnant de constater que les années 70 ont constitué une période très riche en terme d’innovations agricoles alternatives. La prise de conscience de la fragilité de notre “vaisseau Terre”, pour reprendre l’expression popularisée par l’économiste américaine Barbara Ward, y est sans doute pour quelque chose. Mais penser qu’il a fallu attendre 40 ans pour que ces techniques marginales trouvent aujourd’hui un écho plus grand est assez déprimant.

Le succès de l’approche permaculturelle des deux auteurs tient autant à leur ouverture par rapport à des techniques venant de peuples traditionnels qu’à leur curiosité insatiable et à leur collaboration avec des chercheurs de l’INRA par exemple. Voici quelques réflexions glânées dans le livre qui permettent de mieux faire comprendre l’intérêt de la permaculture pour le monde post-pétrole de demain :

  • Il faut à l’agriculture industrielle 10 à 12 calories d’énergie fossile pour une calorie alimentaire dans notre assiette.
  • Selon John Jeavons, 370 m2 suffisent à nourrir une personne pendant une année.
  • Selon l’OAA (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture), il y a sur Terre 1,3 milliards de paysans, dont près d’un million travaillent à la main et 430 millions à la traction animale. Il y a seulement 27 millions de tracteurs.
  • 75% des personnes sous-alimentées aujourd’hui sont des paysans, selon le site Alimenterre.

L’écoculture, une agriculture de la connaissance durable et à taille humaine

La deuxième partie du livre présente leur vision du futur et nous emmène dans une utopie où les micro-fermes ont envahi le territoire français et fournissent à la population une nourriture saine sans une goutte de pétrole et tout en créant du tissu social et du travail pour tous les chômeurs. Même si cette vision peut paraître idyllique, les auteurs s’emploient à démontrer qu’à moyen-terme, c’est tout à fait possible. La question du chômage est notamment posée dans un monde de plus en plus axé vers la technologie :

On peut se demander s’il y a beaucoup de sens à subventionner largement une agriculture industrielle qui détruit autant d’emplois et a un impact négatif sur la biosphère et la santé humaine, tout en soutenant un nombre important de demandeurs d’emplois qui vivent, le plus souvent, fort mal cette situation. (p. 289)

Les auteurs définissent cette utopie sous le terme d’écoculture, une agriculture de la connaissance qui combien l’expérience du passé et des peuples traditionnels avec les avancées technologiques d’aujourd’hui pour créer l’agriculture du futur.

Un des points forts du livre est de recontextualiser l’agriculture moderne, en expliquant de manière fort convaincante (surtout après avoir lu  le livre de Jared Diamond Guns, Germs, and Steel: The Fates of Human Societies) comment l’agriculture est née dans le Croissant fertile il y a près de 8500 ans et que cette agriculture de steppe a été exportée vers l’Europe et l’Afrique en détruisant les forêts et en cherchant à reproduire les grandes steppes originelles. Revenir à une agriculture de forêt en Europe n’est donc pas seulement une utopie, mais une solution de facilité, puisque nous ne luttons alors plus contre la nature (qui tente toujours de reprendre ses droits en faisant repousser les forêts) mais que la nature travaille pour nous.

Personnellement, j’ai trouvé les passages sur la forêt-jardin passionnants mais pas assez documentés, car c’est dans ces espaces intermédiaires entre le jardin et la forêt que se joue, à mon sens, le véritable avenir de l’être humain mais également de la planète, si nous voulons absorber tout le CO2 émis depuis plusieurs siècles par l’Homme au détriment des cycles naturels.

Que vous adhériez ou non aux idées présentées, ce livre ne vous laissera pas indifférent(e). Il force à se poser la question de notre positionnement par rapport à la nature et oblige à concevoir par ricochet le type de société qui en découle. L’approche de Perrine et de Charles est particulièrement innovante car ils enrichissent leur réflexion et leur travail de connaissances venant d’autres pays et d’autres continents. On voit l’importance que cet aspect a pris dans leur cheminement en parcourant l’excellente bibliographie en fin de livre, qui est une vraie mine d’or pour toute personne s’intéressant à l’agriculture durable.

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