To be bobo or not to be

Je me suis récemment fait traiter de “bobo” sur Twitter par un inconnu et je me suis demandé qu’est-ce qui avait poussé cette personne à 1. m’identifier avec l’appellation “bobo” et 2. penser que c’est une insulte. Et puis tout ça m’a fait réfléchir à moi-même et à mon expérience de diverses cultures, et je me suis demandé si je réagirai pareil étant Américaine ou Allemande. Voici le fruit de mes réflexions.

Yuppie, bobo, hipster: cochez la bonne case

Tout comme il y a eu les yéyés des années 60, les hippies des années 70 et les yuppies des années 80 (je vous renvoie à <a title=”Wikipedia” href=”http://www.wikipedia.fr”>Wikipedia pour les détails sur tout ce joyeux monde), le bobo concentre les traits caractéristiques d’un socio-style, autrement dit d’un groupe social et non d’une classe sociale. Pour toi ô néophyte du jargon sociologique cela veut dire que les déterminants de ce groupe sont non pas la démographie ou la catégorie socio-professionnelle, mais plutôt des attributs culturels ou de “lifestyle” comme diraient nos amis outre-Atlantique.

De fait, si le yuppie – dont l’archétype est sans conteste le délicieux Patrick Bateman dans American Psycho – a provoqué la gentrification des villes de la côte Est américaine, le hipster s’attaque, lui, à la côte Ouest, et la Californie semble en passe de briguer le titre envieux de capitale mondiale du “hipsterism”. Et le bobo dans tout ça ?

Le bobo, contraction de bourgeois-bohême, a commencé sa carrière en France, sous la plume de Claire Brétecher et le trémolo de Renaud. Vieux soixante-huitards avec des moyens, “conformisme de l’anticonformisme” selon la fondatrice des ‘Chiennes de garde’ Florence Montreynaud. Puis, après un passage remarqué par les Etats-Unis avec le livre de David Brooks Bobos in Paradise (2000), le bobo revient en force dans les années 2000 et s’impose comme un phénomène assez français, les Anglo-saxons et les Scandinaves lui préférant le terme de hipster, tandis que les Allemands n’ont pas vraiment de traduction pour recouvrir la réalité du terme en France. On y reviendra plus tard.

La définition du bobo, ou bourgeois-bohême

Ce groupe social semble avoir fait son nid essentiellement sur la rive gauche parisienne, mais s’étend à présent à de nombreuses villes françaises. Il se reconnaît aux traits suivants, dans le désordre (toi aussi coche les cases qui te correspondent) :

  • urbain
  • écologiste
  • idéaliste
  • hypocrite
  • bardé de diplômes
  • ayant de bons revenus
  • de gauche
  • cosmopolite
  • un peu geek (lire : qui aime bien les gadgets, de préférence de chez Apple)
  • un peu DIY (lire : qui aime bien faire ses propres étagères, son dentifrice, ses pochettes de cahier).

Alors, disons le tout de suite, je me reconnais dans plein de ces caractéristiques. A part celle d’hypocrite, je les trouve d’ailleurs pleines de vertus et plutôt le signe d’un individu sain qui a mis toutes les chances de son côté pour réussir dans la vie, mais qui en même temps ne pense pas qu’à lui. Alors, que reproche-t-on vraiment aux bobos, en tous cas en France ?

Les contradictions du bobo

Imaginons donc un de ces bobos qui se reconnaissent plus par leurs choix de consommation et leur capital culturel que leurs traits socio-démographiques. Il habite rive gauche à Paris, il mange bio mais roule en 4×4, il milite dans l’association écolo de son quartier, mais en même temps il part en vacances en avion aux 4 coins du monde. Il repousse la société de consommation et pourtant consomme beaucoup lui-même. Mais voilà, lui, ce sont des jouets en bois, des sacs à main vintage, du mobilier d’artisan, alors cela lui donne bonne conscience. Un peu cliché, non ?

C’est cette hyprocrisie que dénoncent les pourfendeurs du bobo. Je pense que la clé de ces reproches réside dans la notion de consommation. Dès le moment où les métiers et les choix de vie de ces personnes sont en contradiction avec le rejet d’une société de consommation, il y a effectivement hypocrisie. Et la plupart des bobos ne travaillent pas vraiment comme assistante sociale ou libraire dans un quartier pauvre de leur ville.

Les bobos, la face cachée d’un monde meilleur ?

Mais je crois qu’on amalgame deux catégories de personnes sous le qualificatif de bobos en France : ceux décrits ci-dessus, et ceux qui ont commencé comme les premiers, mais se détachent peu à peu de la société de consommation et trouvent une satisfaction plus grande dans la notion de décroissance ou de société alternative, et qui mettent effectivement en pratique ces philosophies.

En même temps, où que l’on se place par rapport à ces deux faces du phénomène bourgeois-bohême, je n’y perçois que des avantages :

  • si l’on soutient le modèle capitaliste traditionnel, l’on ne peut que se réjouir d’avoir trouvé des consommateurs qui sont prêts à continuer à consommer en masse, mais plutôt des produits ou services respectueux de l’environnement, donnant ainsi à ce nouveau pan de l’économie un énorme coup de pouce ;
  • si l’on soutient au contraire l’idée d’une societé post-capitaliste qui passe entre autres par une forme de décroissance ou de “less is better”, alors on a avec les bobos un terreau fertile et réceptif.

La gêne ou le rejet des bobos vient sans doute du fait que ce groupe social est en pleine transition vers quelque chose d’autre, une autre forme de société (ou pas), et que cela crée des dissonances entre le modèle actuel et le modèle futur auxquels beaucoup aspirent. C’est d’ailleurs la thèse du livre de deux journalistes, Laure Watrin et Laurent Legrand, La République des bobos (2014), qui réhabilitent la figure du bobo.

Le bobo nouveau est arrivé

L’Allemagne fait un peu figure d’exception car les traits caractéristiques du bobo sont bien plus partagés parmi la jeune génération allemande qu’en France. Et les Allemands ont une relation décomplexée et plus longue par rapport aux gestes écologiques, à la question de l’énergie verte, à la consommation alternative (plus locale, plus solidaire, plus durable). En Allemagne, il n’est pas cool d’être bobo, car c’est ce qu’on attend aujourd’hui des jeunes Allemands. Etre bobo, c’est être dans la norme.

Aux Etats-Unis, le grand écart idéologique et les contradictions des hipsters sont beaucoup plus visibles qu’en Allemagne ou même qu’en France. Le consumérisme baigne le mode de vie des Californiens, même ceux qui sont à l’avant-garde d’une vie plus proche de la nature et qui mettent en pratique les idées qu’ils prônent.

Au final, on ne peut qu’applaudir un mode de vie qui, dans sa version la plus douce, se veut porteur de messages d’espoir par rapport à la planète et aux modes de vie que nous menons ; et qui, dans sa version plus intense, traduit en gestes concrets les idéaux qui les guident. Si les plus riches et les mieux lotis parmi nous ne montrent pas l’exemple, comment pouvons nous espérer que les groupes sociaux moins avantagés soient plus écolos, plus généreux, plus tolérants ?

Quelques références pour en savoir plus

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