Toujours plus loin vers l’Est

Comment ferez-vous pour parler d’Orient quand vous y serez allé ?
– Matthias Enard, Boussole 

Il est des passions qui vous dévorent, d’autres qui vous définissent, d’autres enfin qui vous dépassent. Ma passion pour l’Orient fait peut-être écho à toutes celles-là ou à aucune. Difficile en effet de mettre des mots sur un courant qui coule, étrange et pénétrant, comme une rivière souterraine tout le long de votre parcours de vie, et auxquels font écho de nombreux autres courants coulant dans la même direction, avec lesquels pourtant vous ne vous sentez rien en commun.

Ce désir d’Orient, cette attirance pour un ailleurs toujours plus loin vers l’Est, naît chez moi de la même manière qu’il se nourrit, d’abord par des rencontres humaines. Et c’est ce qui me distingue fondamentalement des personnages, fictifs et réels, que nous présente Mathias Enard, dernier lauréat du prix Goncourt, dans son livre Boussole.

Un livre inclassable pour un phénomène innommable

Ce livre, je l’ai reçu à Noël de la part de quelqu’un qui me connaît bien. L’histoire en est simple : un musicologue autrichien orientaliste raconte sa nuit d’insomnie entrecoupée de rêveries et de réflexions sur les liens entre l’Orient et l’Occident.

Je l’ai abordé avec curiosité et son contenu m’a tour à tour enchantée et énervée. Enchantée car Enard y raconte avec talent l’orientalisme érudit mais aussi voyageur qui a tant marqué les cercles culturels européens depuis les Lumières. Les récits qu’il rapporte dans son livre sont tour à tour rocambolesques, touchants, surprenants  et se croisent avec ceux qui j’ai pu explorer et approfondir avant et pendant mon expédition sur la Route de la Soie en 2004. J’y retrouve Ella Maillart, Annemarie Schwarzenbach, Rimbaud, le Père Huc et Victor Segalen, qui à leur tour me renvoient à  Nicolas Bouvier, Matteo Ricci, Lucien Bodard ou encore René Koechlin, absents du livre et pourtant si présents en moi par leurs textes maintes fois relus.

Enervée aussi car la limite entre la fiction et la réalité y est si ténue qu’on ne sait plus ce qui est historique et ce qui relève de l’imagination fertile de l’auteur. Et puis les réflexions musicologiques du héros sont d’un chiant consommé et manquent cruellement d’âme. Imaginez un roman raconté dans le style d’un critique littéraire, on s’y ennuierait de pied ferme ! Les personnages sachants plus que savants d’Enard vivent leur attirance pour l’Orient dans la fuite ou dans la nostalgie : fuite toujours plus loin vers l’Est pour l’héroïne, nostalgie d’un Orient vécu à travers les pages cornées des livres et des partitions de sa bibliothèque ou la trame fragile de ses souvenirs, pour le héros.

Ni fuite ni procuration en moi, mais une certitude tranquille : que l’Orient m’appelle et qu’il me parle, non pas à travers des récits, des souvenirs ou des paysages grandioses, mais à travers des expériences partagées et des rencontres improbables.

L’Orient extrême est d’abord un voyage intérieur

Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu’on porte en soi, devant cette espèce d’insuffisance centre de l’âme qu’il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre, et qui, paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr.
– Nicolas Bouvier, L’usage du monde

Il y a deux types d’être humains qui, en Europe, se projettent dans l’Ailleurs :

  • ceux qui regardent vers le Ponant, les fous d’inconnu, de terres sauvages et de Grand Ouest ;
  • et ceux qui regardent vers le Levant, les jeunes sages, les futurs mystiques, ceux qui rêvent de s’inscrire dans le flot ininterrompu d’une Histoire plurimillénaire.

Dans l’ordre naturel des choses, l’Occident extrême est avant tout tourné vers l’extérieur alors que l’Orient est tout en intériorité. Yang et yin. Vous aurez peut-être deviné vers quelle direction tourne l’aiguille de ma boussole intérieure. Il aura fallu la rencontre avec l’homme de ma vie, à l’aube de mes 20 ans, pour éveiller en moi cette frénésie d’Asie qui était en latence depuis toujours. De lectures en voyages, d’apprentissages de langue en découvertes culinaires, il aura fallu un de ces moments où le temps s’arrête (comme dans les films), où la vue se brouille et le coeur tout d’un coup se dilate pour réaliser ce qui m’arrivait malgré moi : j’étais là où je devais être et ce chemin, cet éveil m’attendait.

Je me souviens de ce moment comme si c’était hier : une mauvaise nuit à bord d’un bus couchettes chinois qui nous entraîne, véritable tombeau sur roues, à travers les gorges étroites du Xishuangbanna vers le Vietnam tout proche, suivi d’une traversée en train, lent, lent, à travers la campagne brumeuse de l’ancien Tonkin, pour enfin arriver à Hanoi. Et là, comme une évidence, s’impose à moi cette sensation : “Je suis déjà venue ici, je suis ici chez moi.”

Plus étrange, cette sensation est partagée par mon compagnon, qui malgré ou à cause de cela n’a plus qu’une idée en tête : manger une de ces délicieuses baguettes ou viennoiseries (encore un pied de nez à l’Orient pour qui sait lire les signes) dont Hanoi a le secret, un des derniers héritages de la présence française au Vietnam. Et à chaque voyage vers l’Asie revient cette sensation entêtante de rentrer à la maison, sensation qui me prend dès la sortie de l’aéroport lorsque l’air chaud, humide et au goût aigre-doux (à défaut d’un meilleur mot) me prend au visage et envahit ma gorge, mon nez, mes yeux: Singapour, Hong Kong, Denpasar, Bangkok, Phnom Penh, Canton, c’est toujours la même histoire.

Le Moyen-Orient comme retour à l’humain

Si l’Asie s’est peu à peu imposée à moi comme une évidence, le Moyen-Orient ne figurait sur aucune de mes cartes – ni rêvées, ni géographiques, ni heuristiques.

Et pourtant, le passage à l’Orient extrême passe bien par ce moyen Orient, cette terre de toutes les rencontres, ce paradis du nomadisme. Et c’est à l’occasion d’une expédition en 4×4 qui m’emmena de France jusqu’aux confins de l’Asie centrale il y a plus de 10 ans que je découvris la vraie richesse du Moyen-Orient : ses peuples.

Si je succombais aux charmes du Moyen-Orient, au-delà de l’incroyable énergie vitale qui se dégage des bas-fonds d’Istanbul, du souk d’Alep, de la vieille ville d’Antioche ou encore des ruelles commerçantes de Téhéran, c’est avant tout par ce sens inégalé de l’hospitalité qui caractérise les peuples du Machrek.

Pas une nuit passée au désert à l’approche d’un village sans invitation à dormir et manger chez l’un ou l’autre. Aux hommes les chèvreries ou les granges, aux femmes les salons qui se transformaient à la nuit tombée en chambres accueillantes et bruyantes (il faisait bon, en ces cas rares, être une femme au Moyen-Orient !). Nous tenions conseil sur les toits des maisons, pendant les courtes et brûlantes nuits d’été, et dispensions nos histoires du bout du monde ou nos conseils de santé pour les enfants (l’une d’entre nous étant pédiatre). Jamais nous ne quittions un foyer sans emporter pour une semaine de rations de pain plat ou autres gourmandises, alors que les gens qui nous hébergeaient vivaient de peu. Les militaires grecs nous ouvraient leurs bases, les fonctionnaires turcs à la retraite nous prêtaient leur plage, les chefs de village syriens nous faisaient danser, chanter, et partout cette joie, cette joie d’accueillir l’autre, si différent et pourtant si proche.

Malgré cette joie, qui, mieux qu’un souvenir, me nourrit de son feu intérieur encore aujourd’hui, c’est toujours plus loin vers l’Est et sa promesse de voyage intérieur que ma vie m’entraîne, sinon physiquement du moins spirituellement. Sans hâte et sans boussole.

Contrairement aux héros du livre d’Enard, Vienne, ma ville chérie, aux pieds de laquelle les Ottomans se cassèrent les dents, n’est pas la porte de MON Orient. Mon Orient commence dans les yeux de mon aimé, dans les sourires de ces inconnus de Van, Tabriz, Palmyre et Quchan, dans le souffle chaud d’un buffle couché entre deux rizières, dans les plis des robes safran de ces moinillons qui me regardent avec curiosité.

Mon Orient commence là où s’étend mon bonheur et mon bonheur commence là où s’étend mon Orient.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

× eight = forty eight